VIII
Il faut bâillonner Jean-Edern
« Eux et leur cour, en absence et en face,
Par plusieurs fois m'ont usé de menace
Dont la plus douce était en criminel
M'exécuter. »
Clément Marot, Épître au Roi.
Tout commence par un banal contrôle fiscal. En 1981, les fonctionnaires du Trésor s'aperçoivent que l'écrivain Jean-Edern Hallier, domicilié place des Vosges, à Paris, n'a pas rempli la moindre déclaration depuis 1979. Lettres de rappel, amendes, mises en demeure, rien n'y fait : le polémiste reste sourd aux injonctions du fisc, qui lui réclame trois cent mille francs d'arriérés d'impôts et de contraventions impayées. En décembre 1983, des huissiers se présentent chez lui. « S'ils entrent, je me flingue. Ce sera Fort-Chabrol ! » prévient derrière la porte le romancier aux cheveux indomptés. Il doit se rendre à l'évidence. À l'Élysée, on l'a oublié.

Jean-Edern Hallier est alors un écrivain en vogue. Il a vécu l'aventure de la revue Tel Quel avec Philippe Sollers, celle des Cahiers de l'Herne avec Dominique de Roux, fréquenté Georges Bataille, Jean Paulhan, François Mauriac, Louis Aragon, vendu La Cause du peuple et créé en 1969 L'Idiot international, un temps parrainé par Simone de Beauvoir. Il séduit par ses rêves d'éden littéraire sans magouilles ni nègres. Mais s'il se remarque, c'est aussi pour son narcissisme et sa perversité. Cette plume virevoltante aime le mauvais goût, l'argent facile, trouve de la jouissance à envenimer les blessures avec sa plume. Il s'emporte souvent sans lucidité, postillonne, vocifère, comme possédé. L'insulte est « un genre essentiellement poétique », estime-t-il.

Le rappel à l'ordre des huissiers balaie d'un coup le rêve de gloire de ce fils de général. C'est donc clair, il ne peut pas compter sur François Mitterrand. Il n'aura rien de lui. Et pourtant, combien ces deux-là se sont courtisés ! Ils se sont épiés, regardés, et enfin reconnus : grands lettrés, issus l'un et l'autre de familles conservatrices. Il le rencontre une première fois chez Lipp, avec Roland Dumas. « Je savais que nos destins devaient se croiser un jour », lance François Mitterrand à l'auteur du Grand Écrivain, le 15 juin 1973, alors qu'ils déjeunent ensemble à La Closerie des lilas. Un an plus tard, le romancier écrit au premier secrétaire du PS pour dire combien il a été choqué que des militants « mao » l'aient chahuté sur le plateau du Larzac.

On se revoit cinq jours après la défaite de 1974. Le premier secrétaire du PS se rend avec son épouse Danielle à Amblaincourt, près de Rambouillet, pour une partie de campagne chez les Hallier. Le candidat malheureux y passe une douce après-midi à écouter dans son fauteuil à bascule Jean-Edern soliloquer sur Ezra Pound, Paul Morand et Francis Ponge. « Comment, vous ne connaissez pas L'Argent, de Péguy ? » s'étonne Laurent Hallier, le frère cadet. Mitterrand promet de combler cette lacune. Il se désole en revanche d'autres lectures qui traînent chez ses hôtes, comme ce numéro de Charlie Hebdo qui titre : « Giscard tête de nœud ». François Mitterrand fait la grimace. Vulgaire, choquant. Décidément, il ne partage pas l'humour de Jean-Edern.

Comme Jean-Pierre Chevènement, séduit par la « trombe dionysiaque » et le « typhon verbal » de l'auteur de La Cause des peuples, François Mitterrand trouve néanmoins beaucoup de talent au romancier, qu'à l'époque il ne désespère pas de consacrer un jour écrivain officiel du régime. « Une œuvre puissante s'annonce, écrit le chef du PS dans Le Nouvel Observateur du 18 novembre 1974. L'écrivain se place au premier rang de sa génération [...]. Jean-Edern Hallier est de la race des grands écrivains. » Encostumé et cravaté, Hallier sait rendre la politesse devant les caméras de télévision, en 1981 : « Je suis sûr qu'il sera ce qu'il est déjà, c'est-à-dire un grand Président. » C'est le temps de l'idylle.

Avec la victoire, Jean-Edern Hallier s'exalte tout seul. « C'est dans le sac ! Je vais être le Malraux de Mitterrand. Ce n'est qu'une question de jours », confie-t-il à ses proches. Et puis, maintenant, il compte des amis au Palais : Grossouvre, Attali, Rousselet... Il leur fait savoir qu'il est là, et qu'il rêve d'une émission littéraire à la télévision. Le pilote est déjà prêt. Pourquoi pas la présidence d'une chaîne ? Après tout, il a fondé la première radio libre, avec Brice Lalonde et Antoine Lefébure. Au pire, l'écrivain accepterait la direction de la villa Médicis, à Rome.

Mais les jours passent, et Jean-Edern ne voit rien venir. Il s'étonne d'abord de ne pas être convié à la réception de l'Élysée, le 21 mai, et de devoir en conséquence forcer les grilles du Palais pour déguster les petits-fours que la République offre habituellement, ce jour-là, sans trop de discernement. Deuxième malaise l'après-midi, au Panthéon : éternelle écharpe blanche autour du cou, l'écrivain est cantonné rue Soufflot avec son éditeur Olivier Poivre d'Arvor, loin derrière le rang d'honneur, où Willy Brandt, Roland Dumas, Roger-Patrice Pelat, Pierre Bérégovoy et Dalida en robe de fête jouent des coudes. Tous ses camarades « intellectuels » qui s'étaient engagés dans la campagne présidentielle, de Régis Debray à Jacques Attali, emportent maroquins ou ambassades. Et lui ?

Puisqu'on a décidé de l'ignorer, l'auteur de la Lettre ouverte au colin froid, qui plongeait Valéry Giscard d'Estaing dans un court-bouillon d'injures, en 1979, va s'installer pour de bon dans le pamphlet, genre injustement oublié, estime-t-il, depuis Léon Bloy et Charles Péguy. On méconnaît son talent et on le traite avec ingratitude ? C'est décidé, il sera à François Mitterrand ce que son héros, Victor Hugo, fut à « Napoléon le petit ». Mais à la mode Hallier, c'est-à-dire à la façon d'un « Voltaire des garçons coiffeurs ».

La guerre des nerfs débute à l'été 1981, quand le billettiste se moque dans son bloc-notes du Matin de la cérémonie d'investiture, plus proche du sacre de Napoléon que d'un meeting de Jaurès. Il ricane des airs de « sous-préfet lamartinien » du Président escaladant la roche de Solutré ; s'attaque ensuite à sa santé. « Une triste nouvelle, que je rends publique, après avoir beaucoup hésité : Mitterrand a un cancer. Chacun le chuchotait en douce, depuis son dernier examen du Val-de-Grâce », écrit-il. Le papier est censuré par le quotidien socialiste et le provocateur aussitôt licencié. À l'Élysée, on se contente de hausser les épaules. « Hallier raconte n'importe quoi. Il a confondu Mitterrand avec son frère, Jacques, le général, qui fréquente l'hôpital des Armées », explique-t-on.

Le grand show de Jean-Edern peut commencer. L'ébouriffant écrivain entame une « grève de la vue » devant l'Élysée avec une cagoule sur la tête. Avec un comparse à la santé mentale fragile, il organise son propre enlèvement, au printemps 1982, revendiqué par de fumeuses « Brigades révolutionnaires françaises ». Il commandite un attentat devant la porte de l'appartement heureusement inoccupé de l'intellectuel Régis Debray, qui avait eu le malheur de déceler dans le livre de Jean-Edern Hallier sur les révolutions sud-américaines, Chagrin d'amour, quelques jolies impostures. Immeuble où résident également des parents de Pierre Joxe...

L'incontrôlable Jean-Edern envoie aussi quelques amis haut placés plaider sa cause auprès du directeur du cabinet de François Mitterrand, Jean-Claude Colliard. Parmi ces émissaires, Jacques Sauvageot, alors administrateur du Monde, qui réclame pour son ami la somme de cinq millions de francs, en retour sur investissement pour son engagement dans la campagne présidentielle. Il est courtoisement reconduit à la porte.

Dans chaque nouveau refus, Jean-Edern puise de nouvelles forces. Cette fois, il décide de toucher le Président au cœur. Le 14 décembre 1983, plus que jamais acculé par le fisc, il prend sa plume : « Un grave préjudice moral et professionnel m'a été causé depuis le 10 mai 1981. Enfant naturel d'une gauche que j'ai largement contribué à mettre au pouvoir, j'attends de l'État réparation, dommages et intérêts. Non-personne, n'ayant pas de reconnaissance légale, je veux au moins être traité comme la fille naturelle du président de la République, née d'Anne Pingeaud [sic] », écrit-il au trésorier de son arrondissement. « Bâtard pour une bâtarde... » Un double du courrier est envoyé à l'Élysée à Éric Arnoult – le vrai nom d'Erik Orsenna – ainsi qu'à Henri Emmanuelli et à Jacques Delors. Quelques jours plus tard, le polémiste annonce à la presse la publication prochaine d'un pamphlet intitulé Tonton et Mazarine. Le chantage ne peut pas être plus clair.

Cette fois, l'Élysée s'affole. Il faut à tout prix mettre la main sur le brûlot. Vrais ou faux amis, un incessant défilé débute place des Vosges : l'ancien RG Gilles Kaehlin, le « numéro deux » de la cellule de l'Élysée Jean-Louis Esquivié, le capitaine Paul Barril... Ce dernier lui conseille de reporter la publication de son livre, rebaptisé L'Honneur perdu de François Mitterrand. Lors d'un dîner chez Lipp, il se fait remettre par Hallier lui-même le manuscrit, un gros cahier à spirale couvert d'encre bleue. Il réussit également à récupérer les deux gros calibres – dont un 11,43 – que l'écrivain détenait dans son appartement pour... tirer sur les pigeons.

Un inspecteur de la section « presse » des RG parisiens se fait de son côté passer pour un correspondant de l'agence Reuter. Il veut, ment-il à Hallier, diffuser le pamphlet à l'étranger. En mai 1984, autour d'un verre, à La Closerie des lilas, le faux journaliste est autorisé à lire le manuscrit, que l'œil rond de Philippe Sollers découvre aussi par-dessus son épaule. Il parvient enfin à arracher la liasse de feuilles à Jean-Edern, et la fait passer au préfet de police Guy Fougier.

Les hommes du Président disposent désormais d'une demi-douzaine d'exemplaires du pamphlet, que quelques journalistes parisiens se font passer sous le manteau. Prouteau le lit, horrifié, en pestant contre l'écriture et les ratures d'Hallier : « C'est illisible ! » Le tapuscrit arrive enfin dans les mains de François Mitterrand. Le Président quitte son bureau, prend un fauteuil, chausse ses lunettes. Lentement, une à une, les pages défilent devant son visage blême. Deux heures durant, sous le regard embarrassé de Roland Dumas, il détaille ce texte glauque, souvent infâme, qui délire en le dépeignant nu, sodomisé sur une plage d'Hossegor. Hélas, entre deux envolées lyriques, il contient aussi quelques encombrantes vérités : son admiration pour le colonel de La Rocque, son passage à Vichy... Grâce aux compagnons de résistance de son père, comme Marie-Madeleine Fourcade, à des anciens de la Cagoule, et à des journalistes proches de l'extrême droite, Hallier plante le décor pour le journaliste Pierre Péan lorsqu'il racontera la fameuse francisque octroyée par le maréchal Pétain, en 1943.

« C'est un voyou. Je veux savoir où il est, tout ce qu'il fait. Il faut le mettre hors d'état de nuire ! » s'emporte le chef de l'État. S'il est aussi furieux, c'est que figurent aussi dans le manuscrit les noms de Mazarine et d'Anne, ainsi que les villégiatures de Gordes et Souzy. Rien de plus, à vrai dire, que les informations de Minute. Mais sous la plume d'un auteur connu, qui s'est engagé publiquement à gauche, ces passages sensibles pourraient produire l'effet d'une déflagration. « Je ne veux pas que cet ouvrage sorte », conclut-il sévèrement devant Gilles Ménage.

Pour la première fois, François Mitterrand a vraiment peur. Mais comment arrêter le tourbillon Jean-Edern ? Un matin, le Président convoque sans préavis Roger Hanin à l'Élysée :
– Roger, vous savez peut-être que j'ai une fille, Mazarine. Je ne voudrais pas que vous l'appreniez par la rumeur publique.
Silence stupéfait du beau-frère.
– Hallier n'a pas digéré de ne pas avoir été convié au premier déjeuner officiel du Président élu à l'Élysée, poursuit François Mitterrand. Il en a conservé une haine inexpiable. Il s'apprête à faire éclater sa bombe. Je sais que l'une de vos amies le connaît. Allez la voir, parlez-lui. Je ne doute pas qu'une intervention intelligemment présentée pourrait le calmer.
Le futur commissaire Navarro ne pose aucune question et promet de faire de son mieux. En raccompagnant le mari de Christine Gouze à la porte, le Président ose tout de même un sourire :
– Vous savez, Roger, finalement... je n'aurai jamais autant d'enfants qu'Henri IV.

Dérisoires exercices diplomatiques... Mitterrand comprend qu'il faut frapper bien plus fort. Et s'asseoir sur les odes à la liberté et les saints principes qui étaient les siens dans l'opposition. « Je ne puis m'empêcher de penser que la dictature du micro est aussi celle des idiots. Que font-ils donc de ces milliers de mots volés ? » demandait le candidat de la gauche dans La Paille et le Grain, en 1975, avant de faire éventrer – sans succès – les murs de la rue de Bièvre, persuadé qu'on les a truffés de systèmes de surveillance. Indignations légitimes, mais d'un coup envolées dès lors qu'on décide d'éventer ses secrets à lui.

C'est ainsi que commence ce qui restera l'un des plus grands scandales du premier septennat, ausculté vingt ans plus tard, fin 2004 et début 2005, lors d'un long et retentissant procès. Mitterrand a décidé : il faut écouter Jean-Edern Hallier. La cellule de Christian Prouteau a exécuté. « L'Élysée, c'est une organisation à plusieurs têtes. Je me suis adressé à l'interlocuteur normal, le secrétaire général, Jean-Louis Bianco, qui m'a confirmé que c'était bien le Président le demandeur », a confié l'ancien directeur de cabinet du Premier ministre, Louis Schweitzer, le 17 janvier 2005, à l'audience.

Pour cela, on utilise les écoutes administratives regroupées dans un gigantesque sous-sol des Invalides. Les hommes du Président s'y approprient en toute illégalité vingt lignes. Dans ce lieu ultrasecret où tournent simultanément plus de mille magnétophones disposés en véritables murs, ils vont tenter de suivre à la trace Jean-Edern. Le capitaine Jean-Yves Guézou est chargé de retranscrire sur papier pelure les conversations de l'écrivain au jour le jour. Chaque matin, un motard de l'armée dépose une liasse d'écoutes au palais de l'Élysée. Là, elles sont épluchées puis entrées dans un fichier informatique spécialement créé pour l'écrivain, qui atteindra vite huit cents pages. Son nom : « Kidnapping ».

Les hommes de Prouteau soignent les pseudonymes de leur cible : « Kid », « Plume », « Fabulateur » ou « Fou ». Chaque fois que le polémiste décroche le téléphone de son appartement de la place des Vosges – nom de code : « Cape » –, un magnétophone se déclenche automatiquement au sous-sol des Invalides. Sans, bien évidemment, que le polémiste ou son interlocuteur se doutent de quoi que ce soit. Mais Jean-Edern est remuant. Il se lève à l'aube, passe son temps au téléphone, toujours d'un endroit différent. Inquiète, la cellule décide de brancher aussi son entourage. Ce sont les fameuses écoutes « en étoile ».

Tout l'univers de Jean-Edern y passe. Sa cuisinière équatorienne (« Fabulateur 2 ») ; le bistrot où il prend son petit-déjeuner, Le Vieux Comptoir (« Vieux ») ; ses éditeurs ; sa cantine préférée, La Closerie des lilas (« Classe ») ; son vieil ami Sylver Sembat ; le fils de l'écrivain Jean Dutourd, Frédéric ; l'hôtel où il se repose parfois, le Montalembert ; la comédienne Carole Bouquet (« La Bûche »), qui a le défaut de partager sa vie avec un ami du polémiste, Jean-Pierre Rassam...

Chaque détail est noté : ses rendez-vous avec le Tout-Paris, ses sources, ses projets de voyages en Corse, la santé de sa mère puis les préparatifs de la messe d'enterrement de celle-ci, ses difficultés financières persistantes, ses états d'âme d'écrivain, sa vie sentimentale, ses conversations avec l'avocat Jacques Vergès, et, surtout, l'état d'avancement de son manuscrit auprès des éditeurs... Jean-Edern est cerné. Et pourtant : « Sur le contenu, il n'y a à aucun moment de menaces sur Mazarine et sur l'intégrité physique du président de la République », conviendra franchement le 31 janvier 2005 Louis Schweitzer.

Six cent quarante feuillets d'écoutes sont recueillis pour la seule période de septembre 1985 à mars 1986. Lorsqu'il y a du nouveau, Gilles Ménage s'en ouvre au chef de l'État dans des notes marquées : « Objet : Jean-Edern Hallier ». Le Président les paraphe parfois. Défile là toute la gamme de ses intérêts et de sa vigilance. Le « vu », souligné ou non, entouré ou pas. « FM » quand l'affaire est plus sérieuse. « François Mitterrand » quand elle est franchement grave. « À comparer avec vos informations ! » lit-on sur une note du 14 juin 1984. Ou encore, le même mois : « S'informer chez Albin Michel », l'éditeur de Jean-Edern. Un peu plus tôt, le 29 février, le Président avait été invité par Christian Prouteau à « cocher les noms » des personnes citées qui l'« intéressent », pour les placer à leur tour sur écoute.

Espionner Jean-Edern, pour mieux le bâillonner. Se servir de ses confidences, presque en temps réel. Jean-Edern contacte-t-il l'avocat Jacques Isorni pour lui raconter le contenu de son livre ? François Mitterrand convoque Roland Dumas. Il a appris par les hommes de la cellule que son ami s'apprêtait ce jour même à déjeuner avec l'ancien avocat du maréchal Pétain. « Dites-lui que ce fou [...] a pris contact avec des opposants terroristes et veut maintenant s'en prendre à ma fille et l'enlever pour exercer un chantage ! » intime François Mitterrand au ministre des Affaires étrangères. Dumas est stupéfait que son emploi du temps soit ainsi surveillé : « Vous écoutez les avocats, à présent ? » risque-t-il. « Non, répond le Président. On surveille Jean-Edern Hallier. »

Des conseillers du Président rendent une visite « amicale » aux éditeurs qui seraient tentés de publier L'Honneur perdu. Un à un, dix-sept renoncent. L'Élysée souffle. En juin 1984, Jean-Edern, robe de bure et corde autour du cou, comme naguère les bourgeois de Calais, brûle son manuscrit devant l'Élysée. On croit à la fin du feuilleton.

Mais un jour de juillet 1984, au téléphone :
– Ça y est ! Je relance L'Idiot ! hurle Jean-Edern à un ami.

L'Idiot international... Puisque tous les éditeurs parisiens se sont dégonflés, ce « France-Dimanche d'aristos », qui veut en finir avec la « sous-culture de masse » des « journaleux », va publier – enfin ! – les révélations du polémiste. Un premier numéro est prévu pour la mi-septembre. Le 11, le ministre de l'Intérieur, Pierre Joxe, transmet à Gilles Ménage une note de ses services : « Le premier numéro donnera toutes les explications et tous les détails sur Mazarine, fille présumée du Président. » L'Honneur perdu sera publié par épisodes. Consternation présidentielle : un journal sur Mazarine dans tous les kiosques de France !

François Mitterrand prend cette fois le commandement des opérations. Son Premier ministre, celui de l'Intérieur, des Finances, du Budget, tous cette fois sont prévenus : L'Idiot ne doit pas sortir. Il note :
« Agir vite et fermement dans le sens que vous indiquez.
1) Ministre Défense
2) Impôts
Me rendre compte. FM. »

Collaborateurs, amis, tous entament leur travail de sape. Chargé de la presse, Jean-Claude Colliard intervient depuis l'Élysée auprès des NMPP, qui possèdent le monopole de la distribution, pour qu'elles bloquent les recettes du numéro zéro de L'Idiot, publié le 24 juillet, et ne les remettent pas à Hallier, en raison de l'avis de saisie à tiers-détenteur notifié par le ministère du Budget suite aux arriérés d'impôts de l'écrivain.
Il s'occupe aussi des télés. Pour avoir annoncé la nouvelle formule de L'Idiot, Serge Moati, directeur de FR3, est ainsi rappelé à l'ordre. Sanction plus sévère encore pour Henry Chapier, qui a laissé passer au JT de FR3 un sujet sur la relance de L'Idiot. Son magazine « Confrontations » est tout bonnement supprimé de la grille. Motif invoqué – et suggéré dans une note par Prouteau : « raisons budgétaires ». Avant lui, le 2 mars 1984, Jacques Merlino avait été convoqué par le directeur des programmes d'Antenne 2. L'animateur devait recevoir Hallier sur le plateau d'« Aujourd'hui la vie ». « Cette émission, ce n'est pas une très bonne idée », avait lâché Pierre Wiehn deux heures avant le direct. Le plateau avait été annulé. À la place, les téléspectateurs avaient eu droit à un programme sur la retraite au soleil.

À chacun sa mission. Pierre Joxe, André Rousselet et Roland Dumas se chargent des fournisseurs de papier, des photocompositeurs et des imprimeurs. Le ministre de l'Intérieur obtient que le contrat du premier numéro ne soit pas honoré par l'imprimerie de La Noue, à Bagnolet. Et le papier n'arrive jamais.

Même la DST s'en mêle. Le 11 septembre, les policiers entendent longuement le directeur administratif et principal bailleur de fonds du journal, Jan Byck, un Tchèque. Le lendemain, c'est la Direction des douanes qui se présente chez M. Byck, à l'heure du laitier. Le 20, il est convoqué par la Brigade financière. Fin septembre, Byck jette l'éponge et annonce son départ de L'Idiot. « Je ne suis pas fou, j'ai la trouille », justifie-t-il.

Pour son coup de main à son copain Jean-Edern, Guy Trillat, directeur artistique de Paris Match, découvre tout l'arsenal des intimidations élyséennes. L'un de ses maquettistes est agressé alors qu'il se rend à l'atelier de photogravure – l'enveloppe contenant les maquettes disparaît. Trillat essuie aussi un contrôle fiscal, est placé sur écoute avec sa compagne, reçoit des appels téléphoniques anonymes en pleine nuit. Un nouveau palier est franchi. Le père de famille reçoit des menaces de mort. « Quand tes enfants traversent la rue pour aller au parc Monceau, il faut qu'ils fassent bien attention », lui glisse une voix au bout du fil.

La charge présidentielle se mue en véritable persécution. La paranoïa naturelle de Jean-Edern, accrue par ses penchants pour la vodka, la bière et la cocaïne, sont de précieux alliés pour les hommes chargés de le « neutraliser ». Bientôt, ils parsèment sa vie de dangers, de mystères ou d'anomalies. Un jour, ils l'assaillent à toute heure d'inquiétants coups de téléphone où l'écrivain ne peut entendre qu'une respiration. Un autre, c'est une moto qui le frôle dangereusement. Un troisième, c'est un homme qui le croise à quelques heures d'intervalle, et siffle sur son passage :
– Alors, toujours prêt à sortir ton torchon ?
Ou encore :
– Vous n'avez aucune chance.

Marie-Christine Hallier elle-même reçoit des menaces. Sur son paillasson, l'épouse de l'écrivain – mère d'un garçon de trois ans – découvre un petit cercueil d'enfant. Dans sa boîte aux lettres, l'avocate reçoit aussi un devis de marbrier qui facture ses obsèques. Au bout du fil, un homme l'appelle à son cabinet pour prendre rendez-vous. « Mon épouse, explique-t-il, vient d'être victime d'un viol. » La voix masculine détaille l'agression, et Marie-Christine Hallier réalise que le portrait de la victime lui correspond trait pour trait : vêtements, âge, profession des parents, maison de campagne dans le Pas-de-Calais...

Très vite, la traque porte ses fruits. Jean-Edern devient un homme aux abois. À tout le monde, il martèle que Mitterrand veut sa peau. Il s'en prend même un jour à Jean-Christophe Mitterrand alors que celui-ci déjeune au Fouquet's avec un metteur en scène algérien. Mais personne ne le croit. Plus l'écrivain est persécuté, moins on le prend au sérieux. « Mais Jean-Edern, tu délires ! » lui répondent ses propres amis lorsqu'il assure qu'il est « sur écoute », mettant le tout sur le compte d'une parano grandissante. L'écrivain devient, comme il se décrit lui-même, le « derviche tourneur de la place des Vosges ».

Quarante-huit heures avant la sortie du premier numéro, l'imprimeur, Gilbert Caron, reçoit un coup de téléphone.
– Je m'appelle M. Paul.
– M. Paul ? Excusez-moi, ça ne me dit pas grand-chose.
– Je ne peux pas vous donner mon nom, je travaille aux services secrets. Vous êtes en train d'imprimer à Noisy-Nord et au Blanc-Mesnil le journal de Jean-Edern Hallier, poursuit la voix anonyme. Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais ce journal ne sortira pas. J'ai reçu l'ordre, pour la sécurité du territoire, de ne pas le laisser sortir. Quoi qu'il arrive, si le journal est imprimé, le camion sera retourné, les journaux seront brûlés.

Le 10 octobre 1984, le premier numéro du nouvel Idiot paraît pourtant. L'écrivain a mis sous presse quelques dizaines de milliers d'exemplaires. Une semaine plus tard, alors que le numéro deux de l'hebdomadaire est sur le point d'être publié, « M. Paul » adresse un nouveau coup de fil à Gilbert Caron. « Vous faites ce que vous voulez, mais les journaux, je ne veux pas qu'ils sortent. Vous arrêtez la machine. » Cette fois, le ton de l'homme lui fait peur. Il obtempère. Jean-Edern Hallier, qui vient d'obtenir une remise d'impôts, renonce, épuisé, hagard, aux portes d'une folie où on a achevé de le pousser. Mitterrand est soulagé. Il a gagné. Mais le terrible mot lu un soir à l'Élysée résonne encore à ses oreilles : « bâtarde »...